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« ... Or l’esclavage colonial est tout à la fois contraire aux principes fondamentaux du christianisme et dans son essence même à l’éducation religieuse de ceux qu’il tient enchaînés. Vous avez donc les plus puissants motifs, un motif de foi et de conscience, pour le combattre jusqu’à ce qu’il tombe sous vos coups ».

Pétition des protestants adressée aux chambres à l'initiative de De Félice en 1848.

Guillaume de Félice joua un rôle important dans le combat contre l'esclavage dans les années 1830-40 en mobilisant les réseaux protestants en France et en développant les relations avec les organisations aux Etats-Unis et en Grande-Breatgne dont il fut le correspondant. Il fut à l'initiative de nombreuses pétitions populaires et des ordres religieux.

Guillaume-Adam de Felice est né, en 1803, à Otterberg, dans le land allemand de Palatinat-Rhénanie, alors dans le département français du Mont-Tonnerre, fils du pasteur Bernard Fortuné de Felice (1760-1832), lui-même fils de Fortunatus (1723-1789), né à Rome, religieux franciscain, défroqué et réfugié en Suisse où il fut reçu bourgeois à Yverdon en 1769, imprimeur, rédacteur et éditeur de l’Encyclopédie d’Yverdon de 1770 à 1780.

La famille s’installa en 1804 à Lille où son père avait été nommé pasteur. Il y fit des études secondaires et se tourne vers le journalisme. Expulsé des Pays-Bas, il entreprit des études théologiques à Strasbourg tout en enseignant le français à Lausanne et en écrivant des articles historiques, philosophiques ou théologiques pour diverses revues.

En 1828, il est pasteur de l’Eglise réformée de Bolbec tout en publiant dans diverses revues et le New York Observer dont il fut le correspondant pendant 38 ans. En 1838 il est nommé à la Faculté de théologie protestante de Montauban et en 1839, il épouse Joséphine Rivier (1817-1869), fille aînée d’une famille du Désert, installée à Lausanne où le couple aura quatre enfants. Sa femme était aussi une arrière-petiet fille d'Etienne Clavière, banquier genevois et fondateur avec Brissot de la

Comment ce pasteur assez archétypal des ministres réformés français est-il venu au combat antiesclavagiste ?



Il faut trouver les prémices de ce combat dans l’Encyclopédie d’Yverdon publiée par son grand-père, et notamment dans les entrées «Esclavage » et « Nègre » qui affirment l’immoralité, « l’opposition au droit naturel et civil » et l’inutilité de cette domination de certains hommes sur d’autres. Celui-ci éditera et publiera aussi en 1778 à Yverdon son "Code de l'Humanité ou la Législation universelle, naturelle, civile et politique".

Son ministère en Normandie, notamment à Bolbec à proximité du Havre, le mit en contact avec la traite négrière. De même, il reçut l’influence du pasteur Sigismond Frossard (1764-1830), premier doyen de la Faculté de théologie de Montauban qui avait publié en 1789, un gros ouvrage anti-esclavagiste et qui cofonda la Société de la Morale Chrétienne qui créera en son sein, en avril 1822 un comité pour l’abolition de la traite et de l’esclavage.

L’engagement abolitionniste de De Félice commença en 1831 avec un premier long article consacré entièrement à l’esclavage sur la colonie de Libéria. Il y déclarait l’Afrique « abrutie » par l’esclavage. En juxtaposant deux races en Amérique, la traite a engendré, dans ce continent, une situation explosive. Aux États-Unis, les Noirs même affranchis ne seront jamais admis au sein de la société blanche. Il faut donc soutenir l’initiative de l’American Colonization Society d’installer les Noirs affranchis d’Amérique en Afrique où ils deviendront dans ce continent les agents de la civilisation. De Felice dressait ensuite un long tableau de ce projet : « Il en résulte de tous ces détails qui précèdent que la colonie du Libéria se trouve actuellement dans un état prospère...»

Lorsqu’un État noir aura atteint un certain développement, il sera le modèle à la fois pour les Noirs et pour les Blancs dont il fera, par l’exemple, reculer les préjugés racistes. Pour faire cesser la traite, la généralisation de ces colonies permettra de créer un cordon sanitaire entre l’intérieur et l’Océan. Alors, l’« Afrique régénérée partagera avec nous le bienfait de nos lumières ».

Dans la décennie 1830, divers milieux protestants français furent plus que d’autres, sensibles aux messages antiesclavagistes anglo-saxons de la British and Foreign Anti-Slavery Society (BFASS) ce qui explique, en partie, la forte présence protestante dans la Société Française pour l’Abolition de l’Esclavage (SFAE), fondée en décembre 1834.

En 1842, l’ouvrage de Victor Schœlcher connut un succès certain dans les milieux antiesclavagistes par ses positions radicales. L’année suivante, la commission parlementaire, présidée par le duc Victor de Broglie, après trois ans de travaux, déposait deux projets de loi prévoyant, l’un l’abolition immédiate et totale, l’autre, partielle et progressive de l’esclavage.

Les abolitionnistes britanniques de la BFASS, publièrent, en France, en 1844, une brochure intitulée Liberté immédiate et absolue de l'esclavage et financèrent la parution des premiers numéros de l’Abolitionniste français. Le but était de contraindre la SFAE d’adopter une politique d’abolition immédiate et lors de la tournée en France de divers dirigeants de la BFASS, en mars 1844, de Felice fut contacté mais refusa un poste d’agent de la BFASS à cause de ses fonctions pastorales et pédagogiques.

En juillet 1845, furent promulguées les lois Mackau qui prévoyaient l’amélioration des esclaves dans le but implicite de préparer un affranchissement progressif des esclaves. Ces mesures qu’il critiquera plus tard, doivent avoir poussé lepasteur à s’engager plus avant.

En 1846, de Félice publia l’Émancipation immédiate et complète des esclaves. Appel aux abolitionnistes. Il y dénonce la cause antiesclavagiste qui stagne en France. La faute en incombe autant aux lobbies coloniaux qu’aux abolitionnistes « apparents » qui s’arrangent de la situation et aux abolitionnistes « temporisateurs » qui veulent une suppression graduelle de l’esclavage. La solution réside dans «l’émancipation immédiate et complète, sous la seule condition des mesures à prendre pour protéger la sûreté des Blancs et maintenir l’ordre dans les colonies ». La société a le « devoir » d’abolir l’esclavage. On ne peut en attendre que du « succès » pour l’humanité et de « l’intérêt » pour les colonies. De Felice se classait lui-même dans les abolitionnistes « purs » qui « demandaient au nom de la justice, de l’humanité et de la religion » la suppression totale et immédiate de l’esclavage.

Aussi, critiquant la faiblesse de la SFAE, il invitait les « abolitionnistes complets » à se constituer en « société distincte » en remplaçant « l’éclat des noms par la fermeté des principes ». Les réformes « stériles », notamment les lois Mackau votées en 1845, ne produiront aucun progrès sensible .

La publication de ce traité hissa de Felice parmi les grands de l’abolitionnisme, Il fut félicité et approuvé par Cyrille Bissette, Agénor de Gasparin, Alphonse de Lamartine, Charles de Rémusat, Victor Schœlcher ou Alexis de Tocqueville et il contribua ainsi au passage du gradualisme à l’immédiatisme.

Un réseau de correspondants s’établit autour de lui avec des parlementaires et abolitionnistes français, suisses, britanniques et américains, des pasteurs, responsables et des intellectuels protestants. Pour diffuser sa brochure, il utilisa le réseau de libraires protestants belges, suisses et français et participa à la création du Bureau de correspondance pour l’abolition de l’esclavage, en liaison avec la SFAE

Sous son égide, seront organisées diverses campagnes de pétitions et en 1846 fut déposée la pétition, signée par Bissette et De Felice, et 600 ecclésiastiques romains et ministres protestants qui s’articulait en trois points :
- l’esclavage des Noirs est un crime, dans toute l’étendue de cette expression. Aucune loi ne peut le légitimer, ni même l’atténuer ».
- toutes les tentatives qui ont été faites pour l’amélioration du sort des esclaves n’ont abouti qu’à des résultats illusoires...
- l’esclavage doit être « promptement » aboli. Il en va de l’intérêt et de l’honneur de la France.

En janvier 1847, fut diffusée une Pétition des Dames de Paris en faveurde l’abolition de l’esclavage, inspirée par de Felice et qui se centrait sur le sort des femmes esclaves et demandait « l’émancipation » au nom de « la religion, la justice, l’humanité, l’honneur national ». A l’automne suivant, à son idée, une circulaire spécifique pour l’émancipation des esclaves, fut adressée, au nom de la SFAE aux « protestants de France, pasteurs, anciens et fidèles » insistait sur l’incompatibilité du christianisme et de l’esclavage : « ... Ils’agit de faire prévaloir le droit sur l’intérêt matériel, la loi de Dieu sur l’iniquité de l’homme, l’Evangile sur l’abus de la force...».

L’initiative connut un certain succès au sein de la communauté protestante, puisqu’en février 1848, une Pétition des protestants aux Chambres pour demander l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises fut déposée. De Felice va également tenter de rallier à la cause abolitionniste le clergé romain « ... Or l’esclavage colonial est tout à la fois contraire aux principes fondamentaux du christianisme et dans son essence même à l’éducation religieuse de ceux qu’il tient enchaînés. Vous avez donc les plus puissants motifs, un motif de foi et de conscience, pour le combattre jusqu’à ce qu’il tombe sous vos coups ».

Il semble que de Felice profitait de cette situation pour souligner implicitement la supériorité des États protestants abolitionnistes sur les États catholiques esclavagistes, notamment latino-américains, et ipso facto, du protestantisme associé à la modernité sur le conservatisme catholique. De manière plus large, la correspondance du professeur de il déplorait la faiblesse structurelle et numérique, le caractère pusillanime du mouvement et le manque d’implication religieuse et philosophique du mouvement abolitionniste français

La campagne de pétitions, dans laquelle s’inscrivaient les initiatives de Felice-Bissette reçut 10 737 signatures 3 évêques, 900 prêtres, 86 pasteurs, 7 membres de l’institut, 151 conseillers électifs et 213 magistrats et avocats & 9000 propriétaires, négociants & artisans, bien loin cependant des chiffres britanniques, ce qu'il déplorait : « Nos 11 000 signatures sont quelque chose, sans doute, mais trop peu –infiniment trop peu pour émouvoir la couronne. Quand même nous aurions 100 000 signatures, il y aurait peu de changements. Il nous faudrait un million de signatures, et surtout de noms d’électeurs pour atteindre ce but."

Après l'abolition du 27 avril 1848, De Félice laissa de côté le sujet. Il y revint en 1865 à l'occasion
d’un discours à Toulouse, en faveur des Noirs émancipés des Amériques : « Frères, nous sommes tous frères. Qu’il n’y ait plus entre nous de diversité de race, ni de sang, ni de rang. Qu’il n’existe plus qu’une seule grande famille dans toute l’humanité et marchons ensemble, la main dans la main, vers notre commune patrie, la patrie du Ciel ! ».

En juillet 1870, veuf depuis un an, il se retira à Lausanne où il mourût le 23 octobre 1871.

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